Netras – chapitre 7

Effondrements

— Je n’ai rien de cassé, Umy. Ça va aller.

— Laisse-moi faire. Tu es aussi molle qu’une poupée de chiffon. Toi, assieds-toi à côté d’elle. Je te ramène de la glace fraîche.

Umy désigne à Stan notre canapé vert fétiche sur lequel il vient de me poser jusqu’à ce qu’il s’installe à côté de moi. Il disparaît ensuite dans la cuisine avec Val.

Le journaliste tient toujours le torchon taché de sang autour de son poing. Lui qui venait de refuser mon invitation, le voilà dans mon salon. Il ne bouge pas d’un pouce, reste me regarder de là où il est. Ses yeux bleus me semblent noirs dans la pénombre relative de la pièce.

J’ai bizarrement envie qu’il me prenne dans ses bras. Sans trop savoir ce que je fais, je tapote la place libre entre nous. Son regard s’arrête sur les deux longues éraflures qui strient le bas de mon poignet et le dessus de ma main :

— Tu es blessée.

— Ce n’est rien. Grâce à toi. En revanche, tu ne t’es pas raté. Viens me montrer ça.

— C’n’est pas grand-chose. Il l’avait mérité.

Il pince les lèvres mais se rapproche d’une demi-place. Je le rejoins en m’asseyant sur mes talons et désigne sa main abîmée qu’il me tend. Sous le torchon humide, ses phalanges sont un peu gonflées et rougies, quelque peu égratignées. Rien ne semble cassé. Umy revient vers nous. J’avais presque oublié leur présence à lui et à Val.

— J’ai tout gâché, je suis désolée.

— Toi ? me dévisage Umy. C’est ce sale type qui a tout gâché. Je n’ai même pas eu le temps de servir Declan qu’il s’est jeté sur toi.

Il tend un nouveau torchon rempli de glaçons au journaliste.

— Declan ? C’est un copain à vous ?

Umy se fige un instant. Le regard qu’il échange avec Stan est troublant. Puis mon ami hausse les épaules :

— En quelque sorte.

— Je dois partir, lance soudain le reporter. Merci pour la glace, ça va aller.

— Certainement pas ! intervient Val. On ne va pas terminer la soirée comme ça. Laisse ton poing dégonfler là-dedans et reste un peu avec nous. Il y a de la mousse au chocolat.

J’éclate de rire avec Umy. Ça fait un bien fou. Val se retourne vers nous :

— J’ai manqué la blague ?

— C’est le dessert que j’ai mangé chez les parents de Wax quand je suis restée là-bas le jour de l’interview. C’est avec ce dessert que tout a commencé. L’histoire du faux baiser dans le vestibule, le rouge à lèvres, tout ça.

— Je ne suis pas sûr qu’il est très approprié, alors.

— Au contraire ! La boucle est bouclée. La mousse au chocolat, y’a qu’ça de vrai !

Il pose une main sur l’épaule de Stan qui lui sourit :

— Pour de la mousse au chocolat, qu’est-ce qu’on ne ferait pas ? Il faut quand même désinfecter les écorchures de Wax avant.

Qu’est-ce qui lui prend à vouloir me soigner ce petit bobo de rien du tout ? Je lui souris dans l’espoir très net de l’encourager à rester comme il semble décidé à le faire :

— On verra ça après le dessert.

— Il a raison, se range Umy à son avis. Je vais chercher ce qu’il faut dans la chambre.

— Non ! Je veux dire… Je vais y aller, ça va, je suis grande. Ce n’est pas un gros balèze qui va me pétrifier pendant des heures alors que j’ai trois mousquetaires chez moi.

Cette fois, ils me regardent tous. Ma fichue porte dérobée. Je n’arrive pas à me souvenir si j’ai bien remis ma tenture devant, après le travail. Je me lève et tiens parfaitement debout sous l’air étonné d’Umy à qui je tire la langue en passant devant lui, ce qui le fait rire. Je préfère ça.

Quand j’arrive dans ma chambre, je respire un bon coup. L’entrée du passage vers le labo est bien dissimulée. Passer un coton sur ma main ne me prend que quelques secondes. De retour dans le couloir, je m’arrête. Les garçons ont poussé la porte et discutent à voix basse :

— … n’est pas comme si c’était plausible qu’il s’appelle comme ça ici de toute façon, murmure Val. Et taisez-vous, elle ne va pas tarder.

— Tu devrais lui dire, réclame Umy. J’en peux plus, moi.

— Non, pas tout de suite, tranche la voix de Stan.

— Arrête, ça la met en danger, persiste Umy avec un éclair de colère dans la voix. S’il lui arrive quoi que ce soit, je te jure que…

— Tais-toi ! Il ne va rien lui arriver. J’y veille.

— Calmez-vous ! ordonne Val. Aucun de nous ne veut qu’il lui arrive quoi que ce soit. Tu es sûr que c’est ce qu’il a dit ?

— Bien sûr que je suis sûr ! s’agace Stan.

— Je n’aime pas ça. Ça devient chaud qu’elle ne sache pas.

— J’ai mis Tanaël sur le coup pour filtrer la bagarre du bar, souffle Umy. Ce connard t’a appelé Blockposteur devant tout le monde. Il faut mettre princesse au courant de tout ce merdier, Declan.

— Arrête de m’appeler comme ça ici ! 

Je me cogne contre le mur en tombant le cul parterre. Il vient bien de l’appeler Declan ? Stan s’appelle en fait Declan ? C’est quoi ce micmac ? Et ces histoires de me mettre en danger ? Umy pousse la porte du couloir et me trouve assise par terre :

— Ah, elle est belle, la grande fille ! Regardez-moi ça !

— Ça va, princesse ? demande Valentin. S’ils s’appellent bien Umy et Valentin. Après ce que je viens d’entendre, qu’est-ce qui me prouve que c’est vrai ? Surtout pour Val qui n’a pas de compte actif sur le Fil, comme le journaliste. Pas étonnant si l’identité de Stan n’existe pas vraiment ! J’écarte la main secourable de mon ami qui me fait tant de cachotteries et me relève toute seule. « J’en peux plus, moi. » Qu’il s’en aille alors !

Le premier choc passé, la colère fuse comme une lame chauffée à blanc :

— Je vous ai dit que je vais bien. J’ai seulement eu un choc de plus en t’entendant l’appeler Declan. Encore.

Val ferme les yeux. Umy devient pâle comme un linge et Stan, ou plutôt Declan, se mord la lèvre. C’est lui qui se reprend le premier :

— Qu’est-ce que tu as entendu ?

— Bien assez. Sortez de chez moi.

— Wax, écoute-nous ! réclame Umy.

— Non. Ce soir, j’ai entendu tout un tas de théories plus farfelues les unes que les autres. J’ai été agressée, et maintenant je me rends compte que vous me mentez depuis des mois ? Vous êtes qui, hein ? Des frenox infiltrés ?

— Non, pas du tout ! Je te jure que non. Wax, écoute-nous, je t’en prie…

— Sortez de chez moi !

Je pousse Umy qui recule sans broncher dans le salon. Stan-Declan tente :

— Wax…

— Toi, je ne veux plus jamais te revoir ou je te dénonce aux autorités pour usage de faux et trahison envers le gouvernement d’Andromède. Je suis assez claire ?

Cet idiot sourit et secoue la tête :

— Revoilà mon étoile…

— Ce n’est pas le moment, Declan, lui lance judicieusement Val.

— Et vous, tous les deux, dis-je en le désignant avec son partenaire, je ne veux plus vous voir non plus. Mariez-vous, soyez heureux et oubliez-moi. Maintenant, dehors.

— Wax ! s’insurge Umy. Arrête de raconter n’importe quoi ! On ne part pas d’ici. Écoute-nous une seconde…

— Dehors ! Gardez vos mensonges et vos idées révolutionnaires pour vous et partez d’ici. Je ne veux plus vous voir !

J’ai crié. Ils restent immobiles, les visages graves, sauf Declan-Stan qui sourit toujours autant. Leur manque de réaction m’agace et refait monter la colère. Je serre les poings.

— Ça va, on s’en va, capitule Val. Viens bébé, on est plus les bienvenus.

Le voir faire demi-tour me fait monter les larmes aux yeux. J’ai envie de flancher et de leur dire de rester, d’oublier que je les ai surpris à comploter je ne sais quoi et que je leur ai crié dessus. Seulement, c’est trop tard. Ce qui est dit est dit. Val atteint la porte et Declan arrête enfin de rire :

— Tu déconnes. On va se calmer et s’expliquer. Elle n’a pas entendu le principal. Finalement, c’est le moment, là !

— Non. Umy, je t’attends à la voiture. Declan, fait comme tu veux. C’était censé être une soirée parfaite et c’était vraiment bien parti pour l’être. À plus, Wax.

Val pousse la porte et la laisse se refermer derrière lui. Je serre les dents. Declan semble enfin assimiler que je ne plaisante pas du tout et que je veux qu’il sorte de chez moi. Ses beaux yeux et les papillons qu’il réveille dans mon ventre n’y changeront rien.

— Wax, essaie encore Umy. S’il te plaît. Tout est vrai. Toi et moi, nous, tout !

— Il n’y a jamais rien eu de vrai. Vous êtes des menteurs et des hypocrites.

Son souffle est saccadé. Une larme roule sur ma joue.

— Wax…

— Non.

Je me demande une seconde si je ne peux pas revenir en arrière et attraper cette ouverture qu’a suggéré Declan. On s’assoit et on met tout à plat. Ça vous va ? Mais je suis trop en colère, trop déçue. Je me sens profondément trahie par ceux que j’ai cru être mes amis. Pauvre chose que j’ai été de croire qu’Umy Cliron avait été sincère avec moi, que j’avais réussi à trouver un équilibre. Les secondes passent, interminables. Declan pose la poche de glace sur le meuble à côté de lui et touche l’épaule d’Umy :

— Viens, mec. Sinon, on ne vaut pas mieux que Javani.

Ces mots ont raison de mon ami qui fait demi-tour jusque dans l’entrée. Je crève de lui courir dans les bras, de lui demander pardon, de rester. Malgré cela, je demeure immobile comme une statue dans le salon quand il me regarde dans l’embrasure de la porte :

— Tu es ma meilleure amie, Wax. Je t’aime.

***

Le lendemain matin, j’ai une sale tête. Vraiment.

La veille, j’ai tout laissé en plan. Le sac de glace, les pots de mousse au chocolat sur la table. Tout. C’est pour ça que je n’ai pas trouvé tout de suite les bagues de fiançailles dans leur boite, sur la table de la cuisine.

Je pleure tout le temps qu’il me faut pour me préparer ensuite, devant la brosse à dents d’Umy, sa veste des Lions Bleus, le jean de Val, un des cordons qu’il utilise pour s’attacher les cheveux. Heureusement, je peux traîner dans le couloir qui me conduit au labo pour laisser à mes yeux le temps de dégonfler.

Je débarque dans mon bureau avec la mine déconfite. Emma me salue. Je la désactive. J’ouvre mes six compartiments occupés manuellement. Les Netras passent en phase de réveil. Je vérifie la stabilité des programmes de Soixante-cinq, Quatre-vingt-deux et Vingt-six en moins de vingt minutes. Tous les trois vont attendre leur départ de mission dans la salle que nous leur avons aménagée un peu plus loin.

Quarante-deux demande plus d’attention et je passe vingt autres minutes de rab avec elle. Une ligne qui ne passe pas que je dois modifier. Mes doigts sont de plomb et je n’arrête pas de réécrire la ligne sans trouver ce qui cloche jusqu’à l’illumination simplissime. Trente-trois ne pose pas de problème.

Lorsque je réveille Vingt, il me reste une bonne demi-heure à passer avec elle avant de devoir partir pour mon rendez-vous avec l’agent de la gestion des logements au septième.

— Bonjour, Vingt.

La Netra m’observe attentivement :

— Bonjour, Programmatrice. Vous n’avez pas bonne mine.

— Coupole.

Elle frémit sans que les capteurs du boîtier ne bougent. Son programme de base est parfaitement équilibré, mais elle a frémi au mot. Je réécris la ligne que j’ai modifiée le jour où elle est arrivée et répète :

— Coupole.

Cette fois-ci, les capteurs se mettent à sonner pour signaler son angoisse grandissante. Elle reste pourtant calme face à moi. Je fais taire mon boîtier d’un geste du doigt.

— Pourquoi faites-vous ça, Programmatrice ?

— Pour voir comment tu réagis. Tu as peur des coupoles. Pas seulement Andromède. Toutes les coupoles.

Vingt semble soupeser le poids de ma réponse.

— Ce n’est pas ma maison. Même si je suis contente d’être restée avec vous.

Je me redresse et inspire un bon coup. Qu’est-ce que j’attends d’une femme qui s’est fait effacer sa personnalité et ses souvenirs à cause de ses crimes ? Vingt est tout le temps avec moi, contrairement aux autres qui arrivent à tourner dans les équipes quand j’ai besoin de programmer un autre Netra.

— À quoi ressemblait ta maison, Vingt ?

— Je la vois parfois en rêve. Elle est au milieu de la forêt, en bois, cachée et loin des coupoles. La vie est rude. Malgré cela, nous y sommes bien. Et puis ils nous trouvent.

J’ai la gorge sèche. Un rêve ? Ils ne sont pas censés rêver en som­meil induit. Ses iris marron et cerclés d’or brillent.

— Qui vous trouve dans le rêve ? Qui est avec toi ?

— Nous sommes huit, il y a trois enfants. Des gens malveillants nous trouvent.

Ma respiration s’affole. Trois mille personnes. C’est mathémati­quement impossible. Pas sans recruter du monde ailleurs.

— Des gens malveillants ?

— Oui, les hommes en rouge qui viennent à l’extérieur pour nous chercher.

— À l’extérieur de quoi ? Des coupoles ?

Elle hoche la tête. C’est parfaitement impossible. L’extérieur n’est plus viable depuis bientôt deux siècles !

— Programmatrice ? Je me sens mal.

Je jette un œil à ses capteurs. Merde ! Je me dépêche de rétablir ma ligne de codes sans résultat. L’équilibre de Vingt me file entre les doigts.

— Vingt, il faut que tu te calmes. Tu es avec moi, tout va bien.

— Les enfants, ils ont tué les enfants avant de nous prendre… Ce rêve… Je vous demande pardon, Programmatrice.

— Non, non, non ! Vingt, ne me fais pas ça !

Le boîtier bipe et Vingt commence à convulser sur ma table d’auscultation. Les dix minutes suivantes sont les pires de ma vie. Tous mes efforts pour la sauver restent sans succès. La Netra meurt dans mes bras.

Je charge Emma d’appeler la morgue et part avant que le croque-mort n’arrive. Je déteste ce type qui a autant d’estime pour les Netras morts que pour des serviettes usagées. Pauvre Vingt. Je n’aurais pas dû lui poser toutes ces questions.

***

Une fois de retour à Gambetta, la femme de ménage est passée. Elle a nettoyé la flaque formée par le sac de glace et a lavé les pots de mousse fondue. Sur la table, il y a encore la boite des alliances achetées par Valentin. Des amis et une Netra en moins. Quel gâchis !

En pleurant sans plus savoir si c’est de colère ou de chagrin, je range l’écrin et les bagues qu’il contient dans mon tiroir à chaus­settes. Je prends le temps de respirer et de me calmer avant de rejoindre mes parents au rendez-vous de remise des clefs.

J’ai mal à la tête. J’arrive en retard. C’est une femme qui se présente à la place de l’homme avec lequel j’ai été en contact jusqu’ici. Elle refuse de transférer la clef de la maison sur les cartes de mes parents avant d’avoir scanné mon bras. Puis, elle insiste pour faire le tour du logement avec nous pour vérifier que tout est con­forme à nos attentes. La maison ici ressemble plus à celle de Val qu’à celle du troisième avec son entrée sans sas, son salon d’une vingtaine de mètres carrés et sa cuisine semi-ouverte. Refaire l’inspection des lieux avec l’agent est tellement long qu’il est déjà temps que je reparte au travail lorsque je referme la porte derrière elle et grogne :

— Crétine !

— Tu as une tête affreuse, ma chérie. Tu as mal dormi ? s’inquiète ma mère.

— Ce n’est pas ça. J’ai perdu une Netra en arrivant ce matin. Ça ne m’a pas bien fait commencer la journée.

Elle a dit qu’elle venait de l’extérieur, maman. Et puis j’ai perdu mes deux meilleurs amis, hier soir. Ils m’ont menti. Ils m’ont trahi. Et ce garçon, maman, celui qui s’appelle Declan en réalité… Je n’arrête pas de penser à lui.

Je me tais. La perte de Vingt suffit amplement à justifier mon air dépité.

— Et cette fête hier, comment c’était ? demande mon père.

— Ça aurait dû être mieux. Je vous en parlerai une autre fois, il faut que j’y aille. Je passerais vous voir avant ce week-end. Je vous aime !

Je les entends me répondre qu’eux aussi m’aiment avant d’avoir terminé de refermer la porte, ce qui me réconforte un peu. La station Temple de cet étage est à cinq minutes à pied aussi, je cours pour y être en deux. Il n’y a vraiment personne à l’emprunter à cette heure-ci et je rejoins le quatorzième en essuyant seulement deux arrêts. Au passage piéton devant l’AGRCCP, je repère Matt en train d’entrer dans le hall et lui fais signe sans qu’il m’aperçoive. Je m’engage sur la voie CGM en l’appelant. Une main m’attrape par la taille et me retient de justesse de continuer alors qu’une voiture passe sous mon nez.

— Tu as perdu l’esprit ou quoi ? Je reconnais sa voix avant son visage. Il porte un jean foncé et un pull noir dont la capuche est rabattue sur sa tête. Ses mains tiennent fermement mes épaules. Declan.

J’ai à peine le temps de me rendre compte qu’il vient de m’éviter d’avoir un accident que la colère de la veille remonte dans ma poitrine :

— Encore toi ! Je n’ai pas été suffisamment claire, hier ?

— Tu étais où ? Je t’ai cherché partout ! Il faut s’en aller d’ici tout de suite ! Je t’ai dit hier que les faucheurs préparaient un truc. Je les ai surpris ce matin. Je crois qu’ils ont posé des bombes. C’est grave, il faut qu’on parte d’ici !

Les faucheurs… Il parle des frenox ? Et des bombes ? Comme dans les guerres de l’Ancien Monde décrites au musée ? N’importe quoi ! Il m’attrape le bras et me tire par la manche dans la direction opposée à l’AGRCCP.

— Une attaque à la bombe ? Tu délires complètement ! Lâche-moi !

Il me libère enfin, ce qui ne l’empêche pas d’enrager :

— Merde, Wax ! Tu ne te rends pas compte des risques qu’on a pris pour toi jusqu’ici ! Il faut trouver Umy et Val, qu’on s’en aille, qu’on se protège !

— De quoi tu parles ? Se protéger de quoi ?

Un bruit énorme me répond et fait trembler le sol. Je perds l’équi­libre et Declan me rattrape de justesse. Mes oreilles bourdonnent encore quand mes yeux se posent sur l’entrée B de l’AGRCCP, éventrée. Les corps des personnes qui attendaient patiemment pour y entrer gisent sur le sol dans un océan de poussières.

Un cri inhumain sort de ma gorge. Je m’élance pour traverser la rue. Declan m’a emboîté le pas et me rattrape sur le trottoir d’en face. Il me saisit fermement par les épaules et me pousse en arrière.

— Non ! Il y en a sans doute d’autres ! Il faut partir !

Je frappe sur sa main droite encore sensible du coup de poing de la veille pour qu’il me lâche, cours sans m’arrêter jusqu’à l’entrée C où les gens s’agitent dans tous les sens. Le hall baigne dans une poussière blanche et dense qui me fait tousser. Encore une fois, Declan m’attrape par le bras :

— Tu veux y rester ou quoi ? Viens !

— Pas sans Matt ! Il vient de rentrer, il ne doit pas être loin !

— Wax, c’est trop dangereux. On va se faire tuer !

— Alors va-t’en !

Une seconde déflagration retentit. Projetée sur le sol, Declan me protège de ses bras dans un réflexe impossible et amortit ma chute. Mes oreilles sifflent. Je n’entends plus rien d’autre pendant quelques secondes. Ni les cris autour de nous, ni les gémissements du journaliste, ni ma voix qui l’insulte en l’accusant d’être le pire crétin que la Terre ait porté.

Je l’aide à se relever et espère qu’il ne m’a pas entendu non plus. Cet idiot vient peut-être de me sauver la vie. Il se tient l’épaule gauche qui semble s’être démise dans notre chute. J’arrive à lire sur ses lèvres, malgré le nuage de poussière qui nous entoure, qu’il me hurle de sortir de là. Les bruits environnants redeviennent enfin percep­tibles lorsqu’une troisième bombe fait voler en éclats l’accès à mon labo.

Nous nous protégeons des débris qui se dispersent dans le hall en nous accroupissant sur le sol. Je me retrouve en coupe au-dessus de Declan, je ne sais même pas comment. Une fois que les plus gros morceaux de murs et d’éléments de décoration sont tombés en nous évitant avec une chance insolente, je me précipite vers la porte qui vient d’exploser. Matt. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !

Le journaliste me suit. Il m’aide tant bien que mal à repousser les débris, à nous frayer un chemin pour accéder au couloir. Là, je finis par passer ma main autour de sa taille pour l’aider à tenir son équilibre.

Dans une énième secousse tonitruante, une partie du toit s’effondre quelques mètres seulement derrière nous. Quand je découvre ma zone de travail deux angles plus loin, je m’effondre.

Il n’y a plus de couloir. Les murs sont éventrés de toutes parts. Je n’arrive pas à comprendre ce que je vois. Des taches rouges sur le sol, les murs, partout. Là, un bras. Là, une jambe. Rien entre les deux.

J’avance dans les décombres où la poussière en suspension donne un côté irréel à la scène. Ça doit être ça, ce n’est pas réel. Ça n’a pas pu arriver. Je reconnais mes équipiers, Programmateurs et Netras. Blessés, démembrés. Plus aucun ne bouge. J’erre sans comprendre pourquoi je ne fais pas demi-tour. Pourquoi je m’impose de rester ici ? Et là, je le trouve. Les yeux autrefois rieurs de Matt me fixent, vides et immobiles.

De la bile remonte dans ma bouche et je vomis sur le sol écarlate. L’audition me revient, mais il n’y a plus rien à entendre. Personne n’appelle à l’aide, ici. Je me retourne vers Declan dont le visage a perdu toutes ses couleurs. Même ses yeux me semblent plus pâles que d’ordinaire lorsque je murmure :

— Il faut se mettre à l’abri. Viens avec moi. C’est en voulant prendre sa main que je me rends compte qu’il tremble. Il se dégage en criant comme si je l’avais brûlé avant de me regarder, sous le choc lui aussi. Nous devons surpasser ça et bouger. La structure de la tour a peut-être été touchée. C’est dangereux de rester. Nous n’avons pas le temps de pleurer les disparus, pas pour l’instant.

Je pose mes mains en coupe sur son visage et plonge dans ses yeux :

— Il faut qu’on s’en aille, tu te souviens ? Suis-moi.

Je ne le lâche pas avant qu’il hoche la tête et glisse ses doigts valides entre les miens. Il semble ne plus sentir son épaule immobile quand je le tire de l’autre.

Nous slalomons entre les morts et les bouts de corps jusqu’à mon bureau où j’ai pour seul but d’activer le panneau dérobé. Ma porte et une grosse partie du mur sont tombées. Au moins, ici, le sol n’est pas tapissé de sang ou de cadavres.

Malheureusement, le passage vers Gambetta ne s’ouvre pas. Declan se laisse glisser contre le mur, le regard perdu dans le vague, son bras blessé plié sur ses genoux. Je me précipite vers mon bureau. L’ordinateur y est toujours fonctionnel. Je lance une séquence manuelle d’activation :

— Emma ? Emma ?

— Ils sont tous morts, Wax. Ça ne sert à rien d’appeler.

— Emma ?

— Wax, arrête de…

— Bienvenue au bureau, Wax, répond enfin l’IA.

Mon compagnon d’infortune sursaute et cherche d’où vient la voix. Je n’ai pas le temps de lui expliquer. L’urgence, c’est de sortir de ce tombeau.

— Emma, il y a un problème, je n’arrive pas à ouvrir la porte du passage de Gambetta. Tu peux m’aider ?

L’intelligence artificielle met du temps à répondre. Finalement, elle m’annonce :

— Le mécanisme a été endommagé. Je l’ai réinitialisé. Tu peux essayer de l’ouvrir à nouveau, Wax.

Je pose mon bras contre la paroi et un bip retentit effectivement. La porte frémit sans pour autant s’ouvrir comme elle le devrait. L’interstice est trop fin pour que j’y glisse mes doigts. Je retente ma chance plusieurs fois mais rien à faire, le panneau refuse de basculer. C’est finalement à force d’acharnement avec une règle et mes ongles qui finissent en sang que j’arrive enfin à ouvrir le mur.

Je me retourne. Declan a fermé les yeux et je panique, crie son prénom. Il sursaute et je soupire de soulagement. Je n’aurais pas supporté de perdre cet idiot en plus de tous les autres. Son épaule le fait atrocement souffrir et avec les conseils d’Emma, je parviens à improviser une écharpe pour immobiliser son bras avec mon gilet.

— Désolée, je ne peux pas faire mieux. Il va falloir t’accrocher. On pourra trouver de l’aide à Gambetta. Allez, lève-toi. Il faut qu’on sorte !

— Tes yeux. Ce sont les plus beaux que j’ai jamais vus.

Alors que j’essaie de le décoller du sol sans succès, j’arrête de m’agiter, interloquée par son compliment. Declan pose sa main valide sur ma joue. J’ai la bouche soudain sèche :

— Comment ?

— Ça fait des mois que j’en rêve.

— Tu as dû te cogner la tête plus fort que ce que je croyais en tombant.

— Non. Peut-être ! rit-il.

— On plaisantera plus tard. Debout ! Aide-moi !

Enfin, il fait l’effort de pousser sur ses jambes et se lève.

***

Declan s’effondre sur le lit en titubant. Je referme le panneau derrière moi. Sans lui laisser le temps de protester, je l’avertis que je vais chercher un médecin. Vu les circonstances, je suppose à juste titre qu’il doit y en avoir plein la rue.

C’est finalement un infirmier qui nous vient en aide. Declan hurle de douleur dans ma chambre lorsqu’il lui remet l’épaule en place. J’en fris­sonne dans mon canapé.

L’infirmier me confie une plaquette de médicaments dont il enre­gistre la distribution à mon nom. Il me conseille de réveiller mon ami pour les lui donner si besoin et d’aller consulter dès que possible, pour vérifier que ses muscles n’ont pas été abîmés.

Dans la chambre, mon idiot préféré somnole, son bras immobilisé par une vraie écharpe de maintien. Je me sens coupable de son état, m’assois sur le bord du lit :

— Tu as besoin de quelque chose ?

Il semble regarder dans le vide avant de murmurer en écartant son bras en coupe :

— Oui. J’ai besoin de toi. Vivante.

J’oublie que je lui en veux pour la veille, notre dispute et mes menaces de dénoncer sa véritable identité. Je m’allonge telle quelle contre lui, pour profiter de son étreinte offerte, couverte de poussière et poisseuse de transpiration froide.

Son bras se referme autour de mes épaules comme j’avais tant envie qu’il le fasse déjà hier soir. C’est au moins aussi bon que ce que j’avais imaginé de me retrouver ainsi contre lui. Surtout après toutes les horreurs que nous venons de voir.

— Tu restes avec moi ? chuchote-t-il en souriant vaguement.

— Promis. Je pose la tête sur sa poitrine. Ses doigts agrippés aux miens et le bruit de son cœur me rassurent. Sa respiration se fait régulière au bout d’un temps indéfini. Je me sens bien là, quand je m’endors avec lui, dans ses bras.