Netras – chapitre 3

– Rendez-vous galant –

Après ce rendez-vous inopiné, je saute ma pause-déjeuner pour terminer de programmer onze. Je suis tellement de bonne humeur qu’il s’en rend compte quand je le réveille.

— Tu as raison, onze ! Aujourd’hui est une journée où nous sommes particulièrement chanceux ! Toi, moi, nous les vingt-cinq. Toute notre équipe !

Le Netra lève les bras au-dessus de sa tête de façon très étrange avant de s’exclamer :

— Hourra !

— Où as-tu vu faire une chose pareille, onze ? ris-je.

— Dans un jeu télévisé, avec un nettoyeur. Les joueurs faisaient ce geste quand ils gagnaient des coupons. Son utilisation était-elle inappropriée ?

— Non, c’était plutôt bien vu. Il est temps de partir pour ta mission du jour. Mon grand, aujourd’hui, tu seras Kévin.

Attendrie, je scanne sa joue et valide la connexion pour charger ses données quotidiennes, pose mon appareil en attendant que le programme de jardinerie domestique charge. Onze annonce avec joie qu’il va s’occuper des fleurs. Il réagit systématiquement de cette façon à ce programme. Je lui ajoute un module d’assistance aux personnes âgées ainsi que la langue des signes pour la journée. Après quelques mises en situations satisfaisantes, je valide son départ. À la porte, Onze se retourne vers moi et me sourit :

— Merci de prendre si bien soin de nous, Programmatrice.

Je reste dubitative quand le battant se referme derrière lui. Est-ce qu’il m’a remercié dans le cadre du programme d’interactions que je lui ai implanté ou en tant que onze ? Dans tous les cas, sa réflexion est étonnante.

***

Toute mon équipe dispatchée, je décide de consacrer mon après-midi à Vingt. La nouvelle est typée caucasienne, assez grande et athlétique avec des cheveux bruns courts. J’observe les variations de ses niveaux d’émotions lors de son premier réveil.

Quand elle ouvre ses yeux marron foncé et cerclés d’or, son stress augmente subitement et elle roule sur la table. Je tente de la rattraper, laisse tomber mon boîtier de régulation quand elle me repousse. Réveil musclé ! Une chance pour moi, vingt n’a pas encore récupéré toutes ses fonctions motrices suite à l’Opération et je l’immobilise facilement :

— Calme-toi, tout va bien, tu es en sécurité. Tu es dans notre bureau de l’AGRCCP d’Andromède. Tu t’appelles Netra 5623-20. Je suis ta Programmatrice, Wax Lopi, matricule 5623.

Son souffle se calme, elle me serre dans ses bras. En deux ans, c’est la première fois qu’une Netra prend l’initiative de faire une telle chose. Décidément, c’est ma journée ! J’attrape mon bloc pour vérifier ses niveaux, constate que son stress est encore trop élevé et modifie ses taux d’endorphines pour la rendre plus sereine. Cela suffit à la faire desserrer son étreinte.

— Tu peux retourner sur la table d’auscultation s’il te plaît ? Je vais vérifier que tu ne t’es pas blessée.

Vingt s’exécute, indemne. Je procède à l’examen de routine avant de demander à Emma de m’afficher un écran où s’illumine le dossier de la Netra.

J’y ouvre une page où apparaissent une dizaine de mots. Ce petit questionnaire de mon cru m’aide à mieux cerner les Netras. Il m’est utile pour trouver les meilleures lignes de codes pour leurs programmes de personnalités ou ajouter les modules complémentaires des missions. Je m’installe à côté de la nouvelle et me lance :

— Pour commencer, je vais te donner un petit nom. Parce que 5623-20, c’est un peu long. La plupart du temps, je t’appellerai simplement vingt, si tu veux bien.

— D’accord.

— Super. Je vais te poser quelques questions qui vont me servir à mieux te connaître. Quand je te dis un mot, tu dois me dire quel autre mot il t’évoque en premier pour répondre. Tu as compris la directive ?

— Oui.

— Le premier mot : nature.

— Épicé.

Je souris. Généralement, les Netras répondent par une couleur, un nom de fleur, de relief ou de paysage, voir une description météorologique. C’est bien la première fois que l’un d’entre eux l’associe à la nourriture.

— Le second : enfant.

— École.

— Très bien. Soleil ?

— Chaleur.

— D’accord. Bois ?

— Maison.

Je hausse les sourcils. Maison ? Quel rapport avec le mot bois ? Peu importe, je poursuis :

— Nuit ?

— Étoile.

— Quand je te dis « nuit », tu penses « étoile » ?

C’est étrange. S’il y a bien une chose qu’on ne voit pas à cause de la protection en verre CARP des coupoles, ce sont les étoiles. La lune parfois, comme une tache claire et difforme au sommet d’un puits de lumière. Mais les étoiles ? Non.

J’attrape mon boîtier, ouvre son dossier. Un rapide calcul me permet de savoir qu’elle a vingt-trois ans. Comment a-t-elle pu faire quelque chose de suffisamment grave pour se retrouver Netra si jeune ?

Je repousse cette question dans un coin de ma tête. Non, je n’ai pas vraiment envie de savoir. Certainement pas ! Je n’ai pas résisté à la curiosité de fouiller dans les dossiers quand j’ai pris mon poste, plus jamais depuis. Les Netras étaient des criminels jusqu’à l’Opération. Mon rôle n’est pas de juger leur passé, mais de permettre que cette partie de leur vie se passe bien, loin des murs étriqués des souterrains de la prison d’Hydre.

Je complète ma liste avec vingt. À « rubis », elle répond « babiole », complètement à côté de la plaque. À « eau », elle me répond « vital ». Ça, passe encore. À « extérieur », qui réveille habituellement le stress chez les Netras, elle réplique « espace ». Quand j’utilise mon dernier mot, « coupole », censé rassurer pour finir en douceur, ses niveaux fluctuent vers l’angoisse et elle me répond « danger ».

Il y a assurément un truc bizarre avec elle. Son humeur étant restée plus ou moins égale lors de l’interrogatoire, je reprends trois lignes entières dans le protocole d’ajustement de vie de base. Quatre essais me sont nécessaires pour trouver un code qui parvient à la calmer à l’évocation du mot « coupole » auquel elle me répond maintenant « dôme » avec une grimace de dégoût. Pas terrible, mais c’est mieux. Il ne manquerait plus qu’elle panique dès qu’elle sort de l’agence !

Je choisis sans hésiter le programme Jessy, celui d’accompagnatrice de vie des enfants. La configuration se passe plutôt bien et il est déjà quinze heures trente quand je réinstalle vingt dans son box, l’air paisible. Emma m’interpelle quand je saisis ma carte pour sortir :

— Wax, un article parlant de toi est paru dans le journal de l’Indépendant.

Ce n’est pas celui que j’ai le plus envie de découvrir. Le souvenir de la fin de mon échange avec le journaliste aux beaux yeux bleus me fait étrangement frémir.

— L’article parle en ma faveur ou pas ?

Emma ne répond pas immédiatement. Mauvais signe.

— Je n’arrive pas à le déterminer.

— Mince. Bon, lis-le moi.

— Article rédigé par Stan Blockposteur pour le Journal Indépendant : « Wax Lopi : l’incontournable Programmatrice. Que deviennent les Programmateurs derrière les murs de l’AGRCCP d’Andromède ? C’est une question à laquelle nous ne pouvions répondre jusqu’à aujourd’hui. Toute information sur leur travail étant confidentielle, nous n’avions jamais pu interviewer l’un d’entre eux. C’est chose aujourd’hui faites grâce à la rencontre organisée par l’Agence avec la talentueuse et sublime Wax Lopi. »

— Sublime ? Il a écrit « sublime » ?

— Oui. « La talentueuse et sublime Wax Lopi ». Dois-je continuer la lecture ?

— Oui. Affiche-le en même temps, s’il te plaît.

Encore une fois, c’est une page entière qui s’ouvre. Sublime. Qu’est-ce que c’est que ce journaliste ?

« C’est chez elle que la jeune femme nous a agréablement reçue avec mes confrères. Quelle surprise ne fut pas la mienne quand je découvrais la troisième émancipée de l’histoire d’Andromède ! Son visage fin, ses yeux verts pétillants d’intelligence encadrés d’une cascade de boucles brunes… Nous sommes bien loin des portraits de nos très estimables Orlando Birman et John Tuni, respectivement pères échevelés des neurones-électrondes et des cent-cinquante-six symboles permettant entre autres la programmation des Netras.

 Du haut de ses dix-sept ans, Wax Lopi mérite son émancipation. Le froid incontestable dont il faut faire preuve pour manipuler le cerveau humain à coup de lignes de codes quotidiennes habite sans aucun doute la Programmatrice. Le fait qu’elle ait été engloutie à l’aube de ses quatorze ans dans la monstrueuse machine de l’AGRCCP n’y est sans nul doute pas inconnu. 

“ Rapidité, performance, concentration, aucune erreur possible ”. Les termes employés par notre nouvelle muse pour décrire son travail sont aussi tranchants et catégoriques que les mots de la directrice Novak quand elle peint son entreprise. À ceux-ci s’ajoutent “ patience et humanité ” là où la Programmatrice est fière de la responsabilité qu’est la sienne de travailler avec les personnes repenties qu’elle voit en les Netras. “Une contribution au bien-être de la coupole ” gratifiante pour la jeune femme à l’esprit vif et spontané qui trouve dans la programmation Netra le moyen d’exprimer librement son talent pour l’équilibre des symboles.

Si le mystère des objectifs de carrière de la précieuse employée reste entier, nous devons reconnaître qu’elle est bien partie pour brûler les étapes et atteindra un jour prochain le sommet de la pyramide de la hiérarchie de l’AGRCCP. 

Au-delà de son métier, je retiendrais volontiers de cette rencontre que Wax Lopi reste proche de sa famille malgré le courant médiatique qui l’entoure. Elle persiste dans son cœur à la considérer comme sa plus grande chance.

En espérant que l’étoile continue de briller dans l’obscurité,

Votre dévoué Stan Blockposteur. »

Je me suis appuyée sur mon bureau. Assurément, Blockposteur n’a pas le même style que Roumanof. Sublime, froid, tranchant, précieuse, repenties, étoile. Je ne sais pas quoi penser de cet article. Le journaliste a consacré un passage à ma seule description, plutôt flatteuse il me semble, pour ensuite me descendre et me présenter comme une reine des glaces sculptée par l’Agence.

Et c’est quoi ce passage sur ma famille ? Pourquoi a-t-il évoqué mes parents ? Après quelques minutes de récupération, je dématérialise l’écran et sors de mon bureau.

Le retour à la maison est étrange. Pour la première fois, le courant médiatique évoqué par Stan Blockposteur ne tarde pas à arriver à mes oreilles. J’entends mon prénom sur les lèvres des gens que je croise à peine arrivée à la station Temple, dans le tram, dans la rue. La lourde impression d’être observée par tous me colle à la peau.

Les gens parlent autant de l’article de l’Officiel que de l’Indépendant, en passant par mon planning complet et les performances de mon équipe, chacun y allant de son avis sur ma vie. Les uns s’accordent à dire que je réside sans aucun doute au Nord d’Andromède, qu’ils espèrent que je vais continuer à programmer longtemps. D’autres me pense ambitieuse et me voient déjà à la place de Lectra Novak à la tête de l’AGRCCP. Une jeune fille à côté de moi dans l’ascenseur estime que je dois être superbe en lisant l’article de Blockposteur matérialisé au-dessus de son avant-bras sans même me regarder.

Je claque la porte de la maison quand j’y parviens enfin, effrayée. Mes parents sont au travail jusque tard ce soir, je ne peux même pas leur en parler. Encore heureux qu’il n’y ait pas de photo dans la presse. Les gens savent déjà que je suis brune aux yeux verts grâce à cet idiot de Stan, c’est bien assez !

« Sublime ». Il a quand même écrit que je suis sublime. Je frissonne en me rendant compte que je suis plantée dans le vestibule à ruminer.

Une douche, une chemise bleu ciel, un pantalon noir fluide et des baskets enfilées quelques minutes plus tard, et je me sens mieux. Une cascade de boucles brunes. Me voilà qui les tresse. Là, plus d’ondulations qui dépassent pour aller retrouver Umy. Des yeux verts pétillants d’intelligence. Je me surprends à m’observer dans le miroir, m’attendant presque à voir surgir des crépitements dans les prunelles de mon reflet. Ridicule. C’est seulement moi !

Une veste en jean délavée sur les épaules, rejoindre le quatorzième est aussi pénible que mon retour à la maison. Tendue au possible, je pose mes écouteurs et regrette de percevoir les conversations autour de moi. Les gens n’ont-ils rien d’autre à faire que de parler de ces fichus articles ? Les portes de l’ascenseur s’ouvrent à dix-huit heures trente pile sur Hitchcock. Deux types qui y sont montés au onzième repartent en sens contraire. Bizarre.

Je m’adosse contre un mur pour attendre Umy. Mon regard dérive sur le lent flot des voitures et les collages sauvages du collectif Frenox, un mouvement de défense des droits des Netras.

Les minutes passent et je m’impatiente. J’ai promis de l’attendre jusqu’à quarante-cinq. Qu’est-ce que mon ancien camarade de classe veut me dire en face-à-face ? Enfin, une petite bulle d’un vert pomme électrique s’arrête sur le bas-côté et Umy ouvre la fenêtre :

— Wax ! Viens ! Je n’ai pas le droit de rester ici !

Je m’approche de l’auto sans y croire. Une banquette de trois places et un coffre ambulant. Il veut que je monte à l’intérieur ? Je fais coulisser la porte. C’est la première fois que je touche une voiture. La première fois que je me glisse dans un siège en cuir dont l’odeur me chatouille les narines. Chanceux, onze, nous sommes chanceux aujourd’hui !

Un sourire coincé sur les lèvres, je suis heureuse comme une gamine dans l’habitacle confortable. Umy me raconte qu’il s’agit de la voiture de sa mère avant de me demander où nous allons. Tellement distraite par l’engin que j’en ai oublié de lui dire !

Quelques minutes plus tard, les boudins de repos du véhicule se posent sur un emplacement à côté de l’entrée de l’AGRCCP. J’invite Umy à me suivre dans le hall d’entrée vitré.

L’endroit est étrangement vide. Seules les bornes d’accueil automatiques sont activées, silencieuses. Pas de bruits de pas ni de talons qui claquent sur le sol. Les écrans matérialisés qui planent au-dessus de nos têtes le reste de la journée sont éteints. Je me rends compte que si le premier jour j’ai été impressionnée et avide de chaque détail de cet endroit, je n’y prête plus attention depuis longtemps. C’est un simple hall avec des bancs connectés et de la peinture intelligente qui modifie sa couleur et l’éclairage en fonction de la température de la pièce. C’est un lieu de passage devenu commun. Néanmoins, mon ancien camarade est abasourdi et regarde partout :

— C’est super beau. Et immense. Plus chic que l’Université !

— C’est vrai. Pour l’instant, j’ai besoin d’aller à mon bureau. Tu viens ?

— Dans ton bureau ? Je n’ai pas besoin d’une autorisation spéciale ou un truc comme ça ?

— Si, la mienne. L’AGRCCP fait confiance à ses employés.

Surtout à une « précieuse employée ». Je réprime un frisson quand les mots de l’article de l’Indépendant me reviennent et entraîne Umy dans les couloirs, ressors ma carte jusqu’à illuminer de vert le bloc de ma porte de bureau.

— Bonsoir, Wax. Nous avons un invité ?

— Oui, Emma. Voici Umy Cliron. Tu peux le signaler au système de surveillance.

— C’est fait.

— Mince alors, c’était quoi ça ? demande Umy.

— Emma, mon IA d’assistante personnelle.

Je suis étonnement fière de pouvoir lui faire découvrir quelque chose à mon tour. Enfin, je crois…

— C’est ton œuvre ?

— En partie seulement. Je lui ai apporté quelques modifs pour améliorer l’interaction. Emma, tu as des informations sur l’heure d’arrivée de six ?

— Oui. L’équipe devrait arriver d’ici une demi-heure.

— Le trésor que c’est ! s’exclame Umy. On dirait qu’on parle vraiment avec quelqu’un ! Rien à voir avec les IA généralisées !

Je souris en l’entendant prononcer le mot « trésor ». Déjà au lycée, il utilisait cette expression quand il découvrait quelque chose qui lui plaisait. Je me retourne vers lui :

— C’est vrai qu’Emma est d’une aide précieuse. Il y a des capteurs dans tout le bureau pour qu’elle puisse interagir au mieux. Je parle parfois plus avec elle qu’avec des humains dans mes journées, d’où la fluidité…

Je m’interromps. C’est un peu bizarre de dire un truc pareil, non ? Alors que je m’interroge sur la conduite à tenir, Umy ne s’attarde pas et enchaîne :

— C’est génial. Au musée, on est encore au casque à superposition 3D. Il y a eu une demande de subventions des quartiers sud pour des micro-casques à diffusion 4D et réalité virtuelle comme au musée du vingt-cinq. Tu parles… Le temps que tous les étages se mettent d’accord et calibrent tout, j’aurai des cheveux blancs ! Je ris avec lui. C’est clair que l’accès à la technologie va avec le niveau de vie des étages. Peut-être même que les IA comme Emma sont légion tout là-haut.

Le silence s’installe entre nous et je me sens obligée de le combler :

— Il n’y a plus qu’à attendre que mon équipe remonte. Une Netra ne se sentait pas bien ce matin. Je voudrais la voir avant demain, vérifier son état.

— Pourquoi ? Ce ne sont que des coquilles vides.

— Non. Ce sont des êtres humains qui rachètent leurs fautes en contribuant au bon fonctionnement de notre société, même sans programme actif.

— La plupart des gens les voient comme des coquilles vides même avec un programme de personnalité.

— Pas moi.

Je fais claquer mes ongles en cadence sur le bureau. Mon ancien camarade de classe esquisse un sourire et se passe une main dans la nuque :

— Je sais, pardon. C’était tentant, pour mieux comprendre ton opinion. Stan ne s’est pas trompé à ton propos.

Je me fige à l’évocation du journaliste. Après tout, Umy est aussi rédacteur. Il saura peut-être me dire comment interpréter ses lignes.

— Je n’ai pas vraiment compris où il a voulu en venir. Il me traite quand même de glaçon ambulant et d’étoile invisible.

Umy se rapproche de moi et laisse glisser ses doigts le long de mes bras pour saisir mes mains. Un frisson me remonte jusqu’aux épaules. Qu’est-ce qu’il fait ? Pourquoi il me touche autant ? Il tient mes mains à hauteur de son menton. Ma bouche s’assèche.

— Un glaçon invisible ? Tu n’y es pas. Il explique que tu as tous les talents requis pour exercer ton métier. Il dit que tu es lumineuse et chaleureuse et qu’il espère que tu ne te laisseras pas envahir par les ténèbres qu’il voit en la Directrice et le système. Ce sont eux qu’il vise quand il parle du froid et d’obscurité, pas toi.

— Moi… lumineuse ?

— Je suis le travail de Stan depuis un moment. C’est exactement ce qu’il a voulu dire. Qu’il se range à l’avis de l’Officiel aussi ouvertement sur tes compétences, c’est un exploit, crois-moi.

— Pourquoi ça ?

— Parce qu’il essaye de donner un regard différent sur le mode de vie des coupoles dès qu’il peut. C’est pour ça qu’il bosse à l’Indépendant.

Manifestement, il va falloir que je sorte un peu plus le nez de mes lignes de programmes. Je boude :

— Il laisse aussi entendre que je veux devenir directrice alors que ce n’est pas le cas.

— Il laisse le lecteur envisager qu’un peu plus de ta chaleur humaine dans cette entreprise ne serait pas de trop. Tu ne vois pas les Netras comme de simples robotronics alors que c’est le cas de la plupart des gens. Tu es l’étoile, la lumière nocturne présente même cachée. Si tu continues de briller dans le trou noir qu’il considère être l’Agence, les choses auront une chance d’aller dans un meilleur sens. Les gens qui lisent régulièrement Stan vont comprendre les choses comme moi. Les autres retiendront qu’il a craqué pour toi, écrit cet article pour te draguer et s’en tiendront à la version de Roumanof qui te complimente de toute façon. C’est tout bon, Wax. Ne te fais pas de mal à cause de ça.

Du mal ? Non, je ne vais pas me faire du… Attends un peu !

— Tu as dit quoi ? Que certains vont penser qu’il veut me draguer avec son article ?

Umy éclate de rire contre mes doigts qui sentent les vibrations de ses cordes vocales contre sa gorge. Je dégage brusquement mes mains, prenant conscience de notre proximité bien trop étroite.

— Relax, Wax, souffle-t-il en reculant d’un pas. Je ne vais pas te décrire comme ma « nouvelle muse » dans l’Université14.

— J’espère bien !

— Ni comme… Comment a-t-il tourné ça déjà ? Une « jeune femme à l’esprit vif et spontané ». Il t’a plutôt bien cerné, non ?

— C’est parce que je l’ai envoyé bouler à la fin qu’il a dit ça.

N’empêche, je n’arrive pas à m’empêcher de sourire.

— Son visage fin et ses yeux verts pétillants encadrés d’une cascade de boucles… À peu de chose près, c’est ça, non ?

— Ce n’est pas de la drague, c’est se moquer de moi.

— L’esprit vif est en vacances. Tu es sûre d’avoir lu l’article ?

— Ne dis pas de bêtises, je suis banale. Hier, je l’étais un peu moins avec du maquillage tartiné sur la figure et des épingles douloureuses dans les cheveux. La fille qu’il décrit, on dirait Mirana en améliorée. J’ai entendu une jeune faire la réflexion que je devais être superbe dans l’ascenseur. J’étais presque collée à elle et elle ne m’a pas jeté un regard.

Umy a l’air abasourdi :

— Tout d’abord, Stan décrit une femme. Ensuite, si tu avais un minimum lu ses autres articles, tu saurais que ce genre de compliments de sa part se mérite. Il a fait un ou deux papiers sur Mirana et elle n’a pas eu le droit au quart d’éloges qu’il t’a fait. Enfin, je suis certain que si cette petite liseuse avait levé les yeux de son écran, elle se serait posé la question de savoir si tu n’étais pas cette mystérieuse Wax Lopi. Enfin, même si je reconnais que la tartine était très agréablement tartinée hier, saches que tu n’as pas besoin d’être maquillée pour être vraiment jolie.

Je vais pour répliquer qu’il n’en sait pas suffisamment pour déduire que ma face tartinée a plu au beau Stan Blockposteur, mais ma voix reste bloquée dans ma gorge. Il vient bien de dire qu’il me trouve jolie ? Blockposteur pourrait m’avoir trouvé jolie ? De façon incompréhensible, je bloque face à son sourire rieur jusqu’à ce que la porte du bureau émette un bip. Elle s’ouvre sur un homme qui pousse un chariot de transport en sommeil dans lequel reposent trois Netras :

— Oh ! Je ne pensais pas vous trouver ici, Programmatrice Lopi. J’aurais frappé sinon.

— Je suis revenue exceptionnellement. Vous pouvez placer 5623-06 sur la table d’auscultation s’il vous plaît ?

Après un temps de surprise, celui qui transporte six accepte de s’exécuter « avec plaisir ». Dans le couloir, trois autres chariots et leurs livreurs attendent. Umy et moi nous poussons pour qu’ils puissent installer les Netras dans leurs box. Une petite blonde aux yeux globuleux m’informe que c’est un certain Jeffrey Taylor qui s’est occupé du nettoyage et de l’endormissement de six. Elle ne peut néanmoins pas me préciser s’il a remarqué quelque chose d’inhabituel chez la Netra, s’en moque manifestement. Une fois tous les chariots et livreurs ressortis, je m’installe à côté de six et lance un contrôle avec mon boîtier.

Je demande à Emma de contacter ce Jeffrey Taylor du service de nettoyage. Pourvu que la chance soit toujours avec moi !

— Je n’avais jamais vu autant de Netras d’un seul coup.

Je sursaute en retenant un cri. Umy. Je l’avais complètement oublié !

— Pardon, je ne voulais pas te faire peur. C’est donc elle que tu voulais voir ?

Je hoche lentement la tête. Emma m’interpelle :

— Wax, j’ai Jeffrey Taylor en ligne.

— Bien. Passe-le-moi.

Un bip résonne fort dans mon bureau. Six sursaute dans son sommeil alors que mon écran se matérialise pour afficher le visage de Jeffrey Taylor. Ses yeux chocolat me dévisagent d’un air tendu :

— Bonsoir, Programmatrice Lopi. Un souci avec Six ?

Je suis choquée de l’entendre l’appeler par la fin de son numéro d’identification comme s’il s’agissait de son prénom. Normalement, en dehors de mon bureau, les autres sont censés dire leur code en entier. Je secoue la tête, laisse passer et réponds :

— Bonsoir. Au risque de paraître étrange, je vous appelle pour savoir si vous avez constaté une irrégularité dans son programme de base ce soir.

Ma mâchoire se crispe et je dois refouler mes larmes. Umy m’observe du coin de l’œil, hors de l’angle de la caméra. Monsieur Taylor baisse la tête avant de regarder à nouveau mon image de son côté. Il serre les dents puis soupire :

— C’était sa dernière journée, c’est ça ? Certains savent quand ça arrive. Je l’ai trouvé fatiguée ce soir. Et elle n’a pas voulu me dire à demain, seulement au revoir. Elle a raconté qu’elle était heureuse pour vous, que votre équipe était sa famille dans cette vie et qu’elle a eu de la chance de vous connaître. Ils ne sont pas censés pouvoir penser ce genre de chose en programme de base, n’est-ce pas, Programmatrice ?

Je serre la main de Six dans la mienne. Non, elle n’aurait pas dû.

— Avec le tapage des articles parus aujourd’hui, elle a dû entendre ça quelque part. Elle a simplement répété, ça arrive. Merci, Jeffrey.

— Madame Lopi ? Attendez ! Je voulais vous dire… Vos Netras, ils sont particuliers. On les aime bien ici. Ils sont toujours calmes, même ceux qui reviennent de journées difficiles. Je voulais… Les autres aussi… Vous n’appelez jamais directement alors… Merci pour votre travail. Vous ne savez pas comme ça nous simplifie la vie ici. Vous méritez les compliments des journaux. Tous les compliments.

Je ne sais pas quoi dire. Tout le monde s’est donné le mot pour me lancer des fleurs aujourd’hui ou quoi ?

— Merci, ça me va droit au cœur.

— J’abuse peut-être, mais… Vous pourrez laisser un message si Six meurt cette nuit ? Qu’on ne l’attende pas en vain demain soir. Nous la connaissons tous ici, elle a presque deux ans.

Je hoche la tête par l’affirmative, incapable de parler. Mince. Je regarde mes chaussures pour tenter de lui cacher mon émotion. Il faut que je m’endurcisse. C’est pour ça que je suis là ce soir. M’endurcir, faire face à la mort d’un membre de mon équipe. Ça arrivera encore souvent, même si les Netras vivent plus longtemps avec moi qu’avec les autres Programmateurs pour je ne sais quelle raison.

— Merci Programmatrice. L’étoile continue de briller.

Je relève la tête trop tard. Le nettoyeur a déjà coupé la communication.

— Tu as entendu ce qu’il a dit, Umy ?

— Oui. Elle va mourir ce soir, c’est ça ?

— Oui. Non. Je veux dire, à la fin, le truc sur l’étoile…

Umy secoue la tête et je laisse tomber. J’ai plus urgent à gérer. Je passe ma carte sur mon boîtier de régulation pour valider la phase de réveil de Six. Au bout de quelques secondes, elle n’a toujours aucune réaction. Je l’appelle doucement. Rien, pas un mouvement.

Je pose mon boîtier et préfère reprendre sa main immobile pendant que de l’autre, je caresse ses cheveux. Ils sont doux, Jeffrey a fait du bon travail même s’il a su qu’il ne la reverrait peut-être pas le lendemain. Je vérifie encore ses constantes sur mon boîtier. Tout va bien. Elle devrait se réveiller.

— Six ? Ton cœur bat. Ouvre les yeux, s’il te plaît.

Enfin, un mouvement infime de ses paupières. Il lui faut bien trente secondes pour parvenir à les ouvrir. La Netra émerge enfin :

— Programmatrice ?

— Oh Six !

Ma voix se brise et une larme roule sur ma joue. Pour l’endurance, je repasserai.

— Ne pleurez pas, Programmatrice. Il ne faut pas pleurer. Demain, un nouveau Netra aura la chance de venir avec vous plutôt qu’avec un autre.

— Je viens d’en accueillir douze aujourd’hui. Je n’ai pas besoin de quelqu’un d’autre. Reste avec moi.

La Netra sourit faiblement. Une larme lui échappe. Une larme. Et merde. Je vérifie ses constantes sur le boîtier. Tout est au vert.

— Tu as mal quelque part ? Je peux te soulager ?

— Tu m’auras donné tout ce que je pouvais espérer en tant que Netra. J’ai racheté mes fautes. Maintenant, je meurs en tant que véritable être humain. Merci, Wax. Merci, Programmatrice, de pleurer pour moi.

Elle inspire une dernière fois et sa poitrine s’abaisse dans un râle lugubre. Umy me soutient d’une main sur l’épaule. Mes larmes roulent sur la main de la Netra.

 — Elle est arrivée il y a deux ans. Quatre premiers Netras m’ont été confiés en février, puis quatre en mai, et les quatre derniers en août. Aujourd’hui, j’ai accueilli douze nouveaux Netras et j’ai perdu la dernière qui me restait de mon deuxième groupe.

Je lâche le corps sans vie et me retourne pour accrocher le cou d’Umy. Il m’enlace en laissant sa main remonter dans mes cheveux :

— Tu as entendu ce qu’elle t’a dit. Tu l’as rendu heureuse en tant que Six. Et tu as fait quelque chose que personne n’a jamais reconnu avoir fait pour l’un d’entre eux.

— Quoi ?

— Tu ne te rends même pas compte… Wax, tu lui as tenu la main. Elle n’est pas partie dans un box en sommeil forcé. C’est ce qui se serait passé si tu n’étais pas venue ce soir. Mais tu es là, tu es venue pour elle.

Je recule, essuie mon nez sur ma manche. Je voudrais lui dire qu’il se trompe, que je suis venue pour moi. Pour me confronter à la mort et m’endurcir. Toutefois, il a raison. À l’heure où j’aurais pu lui soutirer ce qu’il me cache devant un verre, j’ai préféré tenir la main d’une Netra mourante.

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?

— Wax ? m’appelle Emma. Faut-il que je notifie le service de la morgue ?

— Oui. Je préfère ne pas la laisser dans le box toute la nuit. Merci.

Je préviens également le service des Nettoyeurs. L’employé de la morgue arrive rapidement et charge Six sur son brancard. Il ne fait aucun commentaire sur mes yeux rouges ou la présence d’Umy, puis s’en va dans le couloir en sifflotant comme s’il ne transportait pas un cadavre.

Une demi-heure plus tard, nous sommes attablés sur la terrasse du Bronze, rue du Bronx. À moins que ce ne soit le contraire ? Mince, oui. C’est le bar qui s’appelle le Bronx.

J’ai encore les idées embrouillées et commence à avoir sérieusement faim. Tout en faisant défiler le menu des sandwichs du bar sur l’écran de la table, je laisse échapper :

— Mince, c’est affreusement cher à cet étage.

— Tu veux commander quelque chose ?

Je viens de pleurer comme une gamine dans les bras d’Umy. Je n’ai plus beaucoup de honte à avoir face à lui.

— Je n’ai avalé que du café aujourd’hui et j’ai la dalle. Alors oui !

— Aucun souci. Valentin ! Tu nous mets deux burgers/frites, s’il te plaît. Et de l’eau fraîche !

J’écarquille les yeux en voyant le prix du menu.

— Non ! Umy, je ne peux pas me permettre ça !

— Tu plaisantes ? C’est moi qui invite. Ce sera mon deuxième cadeau d’anniversaire étant donné que je vais sans doute fiche en l’air le premier.

Et puis mince. J’ai trop faim. Cette allusion à la raison initiale de notre rendez-vous m’aide à reprendre contenance. De quoi me changer les idées.

— En parlant de ça, ton plan n’a pas fonctionné comme tu t’y attendais de ton côté ?

Umy inspire à fond. Nous avons enlevé nos vestes et les contours de ses pectoraux apparaissent sous son tee-shirt, suffisamment pour me donner chaud. Ne reluque pas, Lopi !

— Ouais. Ça a super bien marché chez moi aussi. Un peu trop d’ailleurs. Je ne sais pas quoi faire.

— Je ne comprends pas. Tu as voulu faire croire à tes parents que tu sortais avec moi ?

Il se frotte les mains l’une contre l’autre comme s’il avait froid. Tant de bazar pour me dire le fond des choses !

— Allez. Crache le morceau !

— Deux burgers/frites et de l’eau, annonce le serveur en souriant. Tu me présentes ton amie, Umy ?

C’est le barman qui est venu directement nous servir. Mon ancien camarade de classe l’a appelé par son prénom. Valentin. Le garçon est grand, fin et dégage quelque chose de très… sexy. Ils se connaissent bien. Pas étonnant. Umy doit se faire des amis partout où il passe.

— Pas tout de suite, Val. Peut-être plus tard.

— Après le service ?

— Heu, ouais. Je ne sais pas encore. Je te tiens au courant.

Valentin quitte la table en m’adressant un signe de tête et un sourire ravageur sans même sembler s’en rendre compte. Umy reste le regarder s’éloigner aussi longtemps que moi, jusqu’à ce qu’il repasse derrière le bar. La lumière se fait dans mon esprit. N’empêche, je ne veux pas faire de gaffe, lui laisse une chance de le dire lui-même :

— Tu as jusqu’à ce que j’aie terminé ce burger pour te décider à parler, sous peine d’attaque de frites.

Ma blague a le mérite de le faire sourire et je gémis de bonheur. Pas pour Umy, pour le burger !

— Je n’en ai jamais mangé d’aussi bon. C’est comme ça partout au quatorzième ?

— Non, c’est la cuisine de Val. Il veut ouvrir un restau quand il aura mis assez de coupons de côté. Ici, il fait des gaufres, des burgers… Mais tu goûterais ses tagliatelles aux saumons !

— ‘Faudra qu’vous m’invitiez goûter ça.

Mon acolyte blêmit. J’ai peut-être été un peu vite en conclusions ? Non. Entre eux, c’est clair comme de l’eau de roche. Je tente de cacher mon sourire derrière mon pain, bien maladroitement.

— Depuis quand tu sais ?

— À l’instant. Ça fait longtemps que vous êtes ensemble ?

Il lutte pour garder son sérieux. Son sourire s’élargit pourtant vite :

— Ça va faire trois mois. C’est con, je sais. Ma mère me bassine sans arrêt pour que je lui ramène ma copine à la maison. Elle n’est pas folle, elle sait bien que je suis avec quelqu’un. Mais de là à lui dire que Val est un mec… Elle va être encore plus surprise que moi quand ça m’est tombé dessus.

Je n’en doute pas ! Dans mes souvenirs, Umy passait de fille en fille sans avoir franchement le temps d’être célibataire entre deux. Se mettre avec un garçon a dû être assez déstabilisant. Quoi que… Dès qu’il se tourne pour regarder Valentin, rien ne me semble plus naturel.

— Tu n’étais jamais sorti avec un garçon avant lui ?

— Non. Édith n’est pas tombée loin quand elle m’a décrit comme un bourreau des cœurs. Je suis sorti avec, quoi, une trentaine de filles ? Ça ne tenait jamais. Et puis un soir, on est venu ici avec des copains. Quand j’ai vu Val derrière le bar, j’ai complètement flashé sur lui. J’ai plaqué la fille avec qui je sortais dans la minute. La pauvre n’a rien compris. Val, il a capté direct. En même temps, je ne lui ai pas beaucoup laissé le choix…

Umy me regarde lécher le sel de mes frites sur mes doigts. Le burger a disparu et les pommes de terre ne sont plus qu’un vague souvenir dans mon assiette.

— C’est moi qui parle trop où c’est toi qui manges super vite ?

— J’avais la dalle et pas besoin de parler. Ça aide.

— Je vois ça. Tu veux le mien ?

— Je ne vais pas trouver de bague à l’intérieur ?

Umy rit et pose son assiette pleine sur la mienne, vide. Je vais le regretter… Non, ces burgers sont vraiment délicieux. Je vais essayer de savourer un peu plus celui-là.

— J’avais peur de ta réaction. Mon pote d’enfance, Ulric, il n’a pas franchement bien pris la chose. On ne se fréquente plus depuis que je lui ai dit que je suis avec Val.

Ulric ? Un de ceux avec qui il traînait au lycée sans doute. Je termine de mâcher avant de lui répondre :

— Tu te moques de moi ? Il t’a lâché parce que tu es tombé amoureux de Val ?

Il hoche la tête, l’air malheureux. Qu’est-ce qui lui a pris, à l’autre ? Les différentes sexualités ne posent plus de problème à personne depuis longtemps. Ça me semble même inconcevable que ça puisse avoir été le cas un jour. J’observe mieux le serveur occupé, ses yeux vert clair et ses cheveux blond cendré souplement tressés dans sa nuque. Aucun doute, une seule conclusion possible :

— Il était jaloux.

— Non. C’est vraiment le fait que je sorte avec un mec qu’il ne supporte pas.

— Jaloux encore, j’aurais compris. Val est… Je veux dire… Il a des fesses… Wouaw !

Mon ancien camarade de classe éclate de rire :

— Regarde ailleurs, j’partage pas ! C’est le mien !

— Oui, et tu as bien de la chance. En plus, il fait assurément les meilleurs burgers de la coupole. Cet Ulric est un crétin avec une façon de penser complètement rétrograde. C’est n’importe quoi, il ne te mérite pas comme ami.

— Il pense que c’est moi qui ne mérite pas d’être son ami.

— Il a tort. Je peux te dire que tu es un mec bien, Umy Cliron. Tu es le genre de mec qui se laisse baver dessus par une fille qui pleure un Netra mort alors qu’il ne l’a plus vu depuis des années. Ça ne court pas les rues. Tant pis pour l’autre andouille s’il n’est pas capable de s’en rendre compte.

Il secoue la tête pour chasser son air triste alors que je mords à nouveau dans le burger.

— Tu es quelqu’un d’étonnant, Wax Lopi. De vraiment étonn…

— Wax ? s’arrête une femme d’une vingtaine d’année à notre hauteur. La Wax Lopi ? La Programmatrice de l’article ?

J’avale en ouvrant de grands yeux.

— Oui, c’est moi…

— Oh, je n’arrive pas à y croire ! se met-elle à piailler. Les filles ! Les filles ! C’est vraiment elle, Wax Lopi !

Quatre autres femmes s’approchent. Je lance un regard affolé à Umy qui ne semble pas plus savoir que moi quoi faire. Les filles s’agitent. Elles ont lu les deux articles du jour me concernant, me demandent si j’ai vraiment rencontré Stan Blockposteur, combien j’ai programmé de Netras en tout, si les réservations de mes équipes étaient déjà complètes avant aujourd’hui. Je n’ai pas le temps de répondre et l’une d’elles s’exclame :

— Ho là là, je suis tellement excitée ! Rencontrer une vraie célébrité. Dites, vous acceptez de poser avec nous ?

La femme qui me réclame la photo est visiblement enceinte, même si je ne saurais pas dire de combien de mois. Je me vois mal refuser sa requête, mais pourquoi veut-elle une photo avec moi ?

— Hum, mesdames ?

Les filles se retournent et remarquent enfin la présence d’Umy. À croire qu’il n’était pas assis à table avec moi depuis le début.

— Nous sommes en plein repas. Wax a eu une grosse journée, vous pouvez imaginer. Elle viendra vous voir avant de partir, d’accord ? Pour le moment, commandez quelque chose et laissez-la terminer son burger. Croyez-moi, elle l’a mérité.

Elles s’exclament toutes en même temps « oui-bien-sûr-bon-appétit-à-tout-à-l’heure » avant de s’éloigner. Umy pose une main sur mon avant-bras en signe de soutien, pour m’aider à me reprendre. Sur la terrasse, j’entends mon prénom circuler de table en table. Je pose mon burger dans l’assiette, l’estomac noué.

— Ça va aller ? J’ai dit ton nom sans réfléchir.

— Je crois qu’elles m’ont coupé l’appétit. Tu peux le finir si tu veux. Si on s’arrête de manger, elles vont revenir à l’attaque.

Lentement, Umy reprend son burger et croque dedans.

— Tu sais que tout le monde a les yeux braqués sur toi.

— Merci, ça m’aide beaucoup !

— Retourne-toi d’un coup et fais-leur un grand sourire qui dit un truc du genre : « Assume de me dévisager, pauvre truffe. ».

Je pouffe malgré moi.

— Je ne sais pas faire ça.

— Bien sûr que si, toutes les filles savent faire ça. C’est inné.

— C’est sexiste !

— C’est la vérité. Il y a des expressions qu’une fille n’arrivera jamais à te lancer si elle ne s’entraîne pas. Pareil pour les mecs. Et celle qui dit : « T’as vu j’te souris, casse-toi tu m’saoules », c’est dans les gènes sans entraînements des filles.

Un homme près de la fenêtre à l’intérieur du bar se lève et vient directement à notre table.

— Bonsoir. Vous êtes bien la Programmatrice Lopi ?

— Oui.

Il m’attrape la main sans me demander mon avis, je n’ose pas la retirer… Il est plus vieux que mes parents, quoi !

— Je voulais simplement saluer une talentueuse jeune femme avant de m’en aller. Vous êtes aussi belle et flamboyante que l’a décrit Stan Blockposteur. Un vrai plaisir. Bonne soirée les jeunes.

Je bafouille un merci un peu pitoyable et rencontre le regard curieux de notre voisin sur la terrasse. Je lui adresse un sourire inconfortable et forcé et il détourne les yeux pour les plonger dans son verre. Umy éclate de rire et me félicite :

— Tu vois, ce regard, c’est instinctif !

Deux autres personnes viennent me serrer la main après qu’Umy ait terminé de manger. Nous commandons deux boissons sans alcool à Valentin qui affiche un magnifique sourire en repartant. Umy vient de lui dire que nous passerons le voir dans la cour de pause avant de partir.

Avant de nous y rendre, je vais jusqu’à la table des cinq admiratrices. Chacune veut son cliché-souvenir devant l’enseigne du bar avec moi. Les femmes sont folles de joie et me remercient au moins dix fois chacune. C’est complètement dingue, franchement exagéré. Je pense pouvoir m’échapper quand l’une d’elles me demande :

— C’est votre petit copain ?

— Qui ?

— Le jeune homme avec qui vous avez dîné bien sûr ! glousse sa voisine.

Nous n’avons pas abordé ce détail avec Umy. Nous étions trop occupés à chercher une astuce pour passer dans le bar sans nous faire alpaguer de tous les côtés.

Vu l’histoire avec son ancien ami, j’estime que rester vague est plus prudent. Et puis, qui s’en souci vraiment ? Pour toute réponse, je hausse les épaules avec un sourire et vu les gloussements qui suivent, ça leur suffit.

Dans le bar, tout le monde a eu le temps d’être mis au parfum que je suis la Wax Lopi des journaux. Passer est bien compliqué malgré notre plan qui se résumait à foncer tête baissée vers le fond de la salle. Alors qu’une cinquième personne m’attrape la main sans préambule à mon grand agacement, un petit panneau me sauve la mise. Je me mets à scander que je dois aller aux toilettes. Comme par magie, le chemin se libère. Le refuge improvisé m’offre la possibilité de respirer quelques instants et quand j’en sors, Umy s’interpose entre moi et la salle pour me cacher.

Nous traversons les cuisines sans nous arrêter pour enfin trouver le calme de la cour de pause du bar. Avec un recoin d’herbe artificielle élimée où se trouvent une minuscule table ronde et une chaise, la courette fait une vingtaine de mètres carrés. Les murs s’élèvent presque à deux mètres de haut, largement de quoi être à l’abri des regards. C’est parfait. Umy soupire :

— C’était brillant l’idée des toilettes. J’aurais dû y penser.

— Heureusement que j’ai une plus petite vessie que toi.

— Wouaw ! C’est de la folie ! lance Valentin en débarquant. J’ai cru que vous n’arriveriez jamais jusqu’ici !

Il enlace son petit ami et dépose un rapide bisou sur sa joue. Avant qu’il n’ait le temps de s’écarter, Umy le retient et le ramène à lui pour l’embrasser sur la bouche. Dire que j’ai envisagé qu’il me donne mon premier vrai baiser.

Au moins, je sais pourquoi il ne s’est rien passé entre nous la veille. Et ça n’avait rien à voir avec moi. Difficile de faire le poids à côté du charme indéniable de Valentin. À eux deux, ils pourraient tenir un défilé de mode complet. Avec Stan Blockposteur en plus, le tableau serait vraiment parfait.

Ils échangent quelques mots chuchotés et je regarde en l’air, autant pour mes pensées qui me semblent absurdes que pour ma gêne. Je me sens de trop.

— Pardon, Wax. C’est bien ça ?

Je reporte mon attention sur le serveur. Il se moque de moi ? Vu son sourire, oui. Gentiment, mais sûrement. Pour la première fois de la soirée, c’est moi qui présente ma main pour en serrer une, chaude et douce :

— Il paraît, oui. Ravie de te rencontrer.

— Moi aussi. Bon, vous avez décidé ce qu’on fait par rapport à tes parents ? demande-t-il à Umy.

— Par rapport à nos parents. Ma mère est persuadée qu’il me court après, maintenant. Même les filles dehors ont pensé qu’on était ensemble.

— Vous feriez un joli couple.

Umy lui met un coup de coude dans les côtes et ils éclatent de rire ensemble. Je souris poliment, pas certaine de comprendre leur échange complice. La montre d’Umy sonne et il balaye distraitement son avant-bras du doigt pour matérialiser l’écran. Nous perdons tous les trois nos sourires. Je crois que je perds toute couleur.

Dans la presse, les photos sont interdites. Sur le Fil, le réseau social par excellence, certains publient des photos d’eux jusque dans les toilettes pour tenter de se faire un nom. Je n’ai jamais pris la peine de m’y inscrire, pourtant m’y voilà en spot dans les actualités publiques.

Une photo de moi et Umy en train de manger. Une autre où il me touche le bras. Encore une où nous nous sourions simultanément. Moi prenant la pose avec le groupe de cinq filles. Umy, son bras passé sur mes épaules quand nous entrons dans le bar… Je suis paralysée par ce que je vois. Pourquoi quelqu’un a diffusé ces images de la sorte ?

— Ho ben merde, laisse échapper Val. Je crois que le Fil vient de décider pour nous, bébé.

— Y a un paparazzi dehors, conclut Umy. Maintenant qu’il a mis ça en ligne, tous les autres vont rappliquer. Comment on va faire pour sortir d’ici ?

— Tu as vu le nombre de partages, déjà ? Ça va être la folie. Je dois aller prévenir le patron. Je reviens tout de suite vous dire comment c’est là-bas.

Valentin s’absente à peine deux minutes et revient avec trois chaises dans les bras :

— Les gens rappliquent déjà, il y a même des drones reporters. Empilez les chaises, passez par les toits pour rejoindre la rue plus loin. Je ne vois que ça comme solution. Soyez prudents.

Il frôle les lèvres d’Umy et je détourne les yeux. J’ai l’impression de leur voler un moment trop intime. Puis Valentin m’embrasse sur le front et m’adresse un sourire franc avant de s’engouffrer dans la petite cuisine.

Pourquoi il a fait ça ? C’est ce qu’on fait avec les gens même quand on ne les connaît pas vraiment ? La montre d’Umy bipe à nouveau, laissant une vidéo se dérouler. Vu l’angle de la caméra, on dirait que je lui fais du pied sous la table. Penchés l’un vers l’autre, rien ne laisse supposer que nous tentons de trouver la meilleure solution pour rejoindre son copain. Un message en bandeau défile en boucle en bas de la vidéo : « La Programmatrice Wax Lopi et son petit ami Umy Cliron au Bronx ce soir ! ». Umy balaye l’écran d’un index rageur pour le dématérialiser.

— J’aurai dû nier en bloc quand les filles en terrasse ont voulu savoir si nous étions ensemble. Je suis désolée, Umy.

— Ne t’excuse pas ! Les filles n’ont sans doute rien à voir avec ça, ces photos sont celles d’un paparazzi. Je ne sais pas comment il a pu être aussi réactif pour nous surprendre. Tu te retrouves en spot parce que j’ai gaffé. C’est à moi de m’excuser.

Nous avons sans doute chacun notre part de responsabilité. Sa montre sonne à nouveau et la fenêtre se matérialise toute seule au-dessus du bras d’Umy.

La photo où il pose sa main sur mon bras s’accompagne maintenant d’une légende : « #WaxLopi&UmyClironLesLionsBleus, #DepuisQuand #Prog #Lopi #PhotoWaxLopi ». Mon compagnon s’énerve et renvoie l’image. Il fait une manipulation rapide en grognant sur son bras qui s’illumine trop vite pour que je comprenne ce qu’il y fait.

— Voilà. Que ça se taise. Nous sommes les rois de la soirée.

— Bien malgré nous ! On va vraiment tenter de s’échapper par le toit ?

— À moins que tu veuilles traverser la foule, on n’a pas le choix.

Nous superposons une chaise au-dessus des deux autres pour nous hisser jusqu’en haut du mur de la cour. L’espace entre le toit du bar et le plancher du niveau quinze est assez haut pour que nous puissions rejoindre une échelle de maintenance en nous penchant. De là, nous apercevons un attroupement devant la terrasse du bar qui n’est même plus visible.

Dans la rue, cachée par la carrure d’Umy, des jeunes nous dépassent en courant. L’un d’eux regarde la troisième photo avec le message en surbrillance sur son bras. Le drone d’une chaîne d’informations amorce sa descente vers le bar en clignotant, surplombant une foule qui s’agglutine jusqu’à la voie de circulation.

C’est complètement dingue, irréel. Des gens se dépêchent pour tenter de nous apercevoir ? Sans perdre plus de temps et toujours quelque peu choqué, Umy démarre la voiture vert pomme. Nous gardons le silence lui comme moi, encore déroutés par la tournure de la journée. En à peine quarante-huit heures, nous sommes passés de retrouvailles entre anciens camarades de classe à couple affiché sur le Fil.

C’est trop pour moi. Les articles, la promotion, les douze Netras, la mort de Six, la rencontre avec Valentin, des gens qui me demandent des photos et maintenant des drones journalistes qui me poursuivent ? Entre rire et larmes, tout veut sortir en même temps. Umy s’inquiète :

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Vu l’allure à laquelle ça va, demain, nous sommes mariés et je suis enceinte de jumeaux !

Il reste un instant perplexe puis lance :

— Tu oublies la maison cachée du vingtième, le chien et le cabriolet.

— Oh oui ! Et le bassin à poisson dans le jardin !

— La nounou, il en faudra bien une pour élever des jumeaux !

— Nos voyages en famille dans les plus belles coupoles touristiques.

— L’entrée à l’école de Noha et Ninon, sous nos regards bienveillants.

— N’oublie pas celui du jour de leur diplôme, nous sommes si fiers !

— Ne manque plus que nos rides sur les clichés anniversaires pris sur la terrasse du Bronx !

Nous éclatons d’un vrai rire ensemble. N’empêche, ça ne dure pas.

— Rien qu’à l’Université demain, ça va être dingue. On va faire comment pour se sortir de là ?

— Aucune idée. Tu crois qu’un démenti fonctionnerait ?

— Absolument pas. Entre les photos et cette vidéo prise sous cet angle bizarre, on n’est pas près de voir les choses s’améliorer même avec un démenti.

Soudain sérieux, il déclare :

— Je ne veux plus mentir à mes parents. C’est pour ça que je voulais te voir ce soir. Valentin ne voulait pas se présenter à eux vu toutes les filles que j’ai ramenées à la maison avant lui. Moi, j’appréhendais à cause de la réaction d’Ulric. Maintenant, je sais que je dois leur faire rencontrer Val. Surtout après ces photos !

— C’est évident. Ma mère va être déçue. Au contraire, je pense que mon paternel sera content de te savoir parfaitement non intéressé par ma petite personne.

Il sourit, secoue la tête :

— Je ne vais pas te lâcher comme ça, toi ! Notre amitié compte. Il va falloir que le troisième s’habitue à revoir Umy Cliron traîner dans le coin.

— Tu crois qu’il faut que je m’inquiète de drones que pourraient m’envoyer Roumanof et Blockposteur ? Ils savent aussi où j’habite.

— Non, aucun risque. Avant l’interview, on a signé une clause de confidentialité qui nous interdit de dévoiler ton adresse.

Je regarde son profil éclairé par les projecteurs solaire du quatorzième. Umy se gare déjà à cheval sur le trottoir devant la station Temple complètement désert à cette heure-ci, se penche et m’embrasse sur la joue. Un courant d’électricité statique naît entre nous au contact de ses lèvres. Après un instant de surprise, nous éclatons de rire :

— C’est un vrai coup de foudre entre nous, madame Lopi ! Je t’appelle demain ?

— Oui ! J’ai hâte de goûter aux tagliatelles de Val.

J’ai le droit à la promesse d’un repas au calme avec eux avant de prendre le chemin de la maison, d’y arriver avant mes parents malgré toute cette histoire. Dans ma chambre, je pose l’écrin qui contient mon pendentif offert par Max et Paola sur ma table de nuit et active mon réveil pour cinq heures, épuisée par cette journée complètement folle.

J’ai beau avoir perdu Six et me retrouver en spot sur le Fil, je soupire d’aise en me couchant dans mon lit. Des amis. Voici que moi, Wax Lopi, l’amputée de la fibre sociale, je trouve enfin des amis. Je m’endors et rêve toute la nuit de ce que j’imagine représenter des constellations et des étoiles scintillantes.

©2023 Ludivine Suzan – Tous droits réservés